mardi 22 mai 2012

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La catastrophe à Etrembières - Par Gilbert TARONI

Lundi 6 septembre 1904, dans un vacarme épouvantable, une terrible collision ferroviaire se produit à Etrembières. A quelques tours de roues du pont où la voie de chemin de fer franchit l'Arve.

Le siècle a quatre ans. L'automne pointe le bout de ses couleurs au cœur d'un époque que l'on dit si belle lorsqu'un tragique accident endeuille la région annemassienne. Les conséquences auraient pu être plus graves, tant le choc fut violent et le spectacle de ferrailles tordues et fumantes a effrayé les premiers sauveteurs accourus sur les lieux du drame. Le chemin de fer bien sur les rails par ailleurs poursuivra son épopée.

  • Les voies à la une

La TSF ne peut pas encore en parler. Il faut que quelques semaines se passent pour que "Le Petit Parisien" relate l'accident dans ses colonnes. D'autres en ont sans doute parlé, peut-être "L'Eveil démocratique" de Marc Sangnier ou "L'Humanité" de Jean Jaurès, deux quotidiens fondés en cette même année 1904. Les journaux nationaux rapportent en détails sanglants avec dessins à l'appui la guerre en orient lointain, entre l'Empire du Levant et cette Russie impériale où le mois dernier on a posé le dernier rail de 8 314 km de voie ferrée d'un Transibérien qui traversa même sans peur la surface glacée du lac Baïkal. Plus encore, on fait place à l'actualité souriante. On développe les temps forts de l'heureuse " Entente cordiale " franco-britannique. Cette Angleterre où le premier train à vapeur a été mis sur rails voici près de huit décennies, en 1825.
L'année 1904, c'est aussi la première foire de Paris, le deuxième Tour de France pour Maurice Garin, les troisièmes JO d'été à Saint-Louis avec bien peu de participants et des médailles surtout américaines... A Genève, à la séance du Mouvement Socialiste genevois, un certain Wladimir Ilitch Oullanoff prend la parole, enflammé. Il se fera appeler Lénine quand il rejoindra sa Russie natale dans un wagon de chemin de fer plombé. Ce jour de 1904, il partage la tribune avec Benito Mussolini venu d'Annemasse par le passage de la voie ferrée, au Pont Noir d'Ambilly. Histoire de train encore, voilà quatre ans qu'Alfred Bastin est maire d'Annemasse. On le trouvera deux ans plus tard, mort dans le wagon d'un train à Orange. Assassiné par un fou.

  • Sur les rails

L'histoire du rail en Savoie n'est alors pas très ancienne. On a bien rivé des rails entre Aix-les-Bains et Chambéry en 1837, mais il faut attendre vingt ans encore le "Victor Emmanuel" entre Aix et la Maurienne. Les travaux auraient dû se poursuivre alors vers Annecy, les Bornes, La Roche, la Vallée de l'Arve et Moëllesulaz pour aboutir entre Genève et les Eaux-Vives en Suisse voisine. Mais la capitale royale, Turin, a privilégié la ligne Lyon-Genève. et puis la Savoie devint française en 1860. En 1888, le gouvernement impérial parisien décide d'un "Annecy-Annemasse jusqu'à la frontière suisse". Si en France, entre 1849 et 1869, le nombre de voyageurs transportés par le chemin de fer est multiplié par 20, on a peine à imaginer l'isolement dans lequel se trouve alors la Savoie du Nord, en France, faute de moyens de communications suffisants élémentaires. C'est par Genève passent les courriers. En 1870, c'est en gare genevoise de Cornavin que les Chablaisiens et les Faucignerands mobilisés en nombre embarquent, pour rejoindre leurs casernements et le front prussien.
Près du pont de pierre et de fonte sur l'Arve, à Etrembières, où circule la route et aussi le tramway électrique en provenance de Moëllesulaz vers la gare du funiculaire du Salève, la Paris-Lyon-Méditerrannée construit un viaduc pour le chemin de fer. La voie est unique sur la passerelle métallique de quatre mètres de largeur. Côté Brouaz, la voie est double. Sur la rive Etrembières est ravitaillée une station d'aiguillage. En même temps on a édifié la station de pompage dans l'Arve pour alimenter en eau les locomotives à vapeur au dépôt de la gare.

  • Deux morts et des blessés

Ce lundi 6 septembre 1904, l'express de La Roche a pris du retard dans son trajet. Il est à hauteur d'Esery-Marsinges vers 18h40. Quand à la même heure, l'omnibus de Bellegarde quitte la gare d'Annemasse. A la station d'aiguillage le chef attend depuis longtemps l'express retardataire. Sans nouvelles, il permet à l'omnibus de traverser le pont. La locomotive de ce dernier n'est pas encore engagée. Et c'est heureux pour la suite, car sans crier gare, arrive en pleine vitesse l'express.
Les deux infortunés mécaniciens en professionnels renversent la vapeur. Mais hélas, le choc imparable est d'une violence extrême. Un bruit de cataclysme. Les locomotives se dressent face à face avant de se renverser sur le ballast. Les deux fourgons sont en miettes. Un wagon défoncé. Plusieurs autres en travers de la voie. Choqués, blessés, des voyageurs sont projetés le long des remblais. D'autres sont prisonniers des voitures brisées. On crie, on pleure. Des enfants hurlent. On essaie d'éponger le sang de membres blessés. Une odeur de fumée et de peur se répand alors que le voile de nuit veut éteindre les images du drame.
Les secours s'organisent près de la villa des îIes de M.Ponthus, cultivateur primé d'asperges. Très vite on déplore que dans l'omnibus le mécanicien Soudan et le chauffeur Chappaz sont sans vie dans leurs cottes maculées de suie et de sang mêlés. Tous deux, du dépôt d'Annemasse, ont été tués sur le coup dans l'exercice de leur travail. On dénombre aussi parmi les voyageurs et les employés de nombreux blessés.
Des médecins dans le train donnent les premiers soins aux victimes avant leur transfert à l'hôpital qui vient d'ouvrir ses services à Ambilly. L'événement est si traumatisant qu'une carte postale dessinée est éditée.

  • L'échange de terrains à l'amiable entre Ambilly et Annemasse

Le Traité de Turin en 1816 avait déjà réduit la taille d'Ambilly. L'arrivée du rail faillit encore en écorner largement la surface Ambilly est aujourd'hui la plus petite commune du département de la Haute-Savoie en superficie. Mais pas la moindre, selon sa devise. S'il en fut pas toujours ainsi, elle aurait pu être plus restreinte encore sans un change de bons procédés avec sa voisine Annemasse.
Qui y gagna au change ? Les deux sans doute, car en doute amitié, l'une devint plutôt résidentielle et l'autre plutôt industrielle.

  • Traité à coups de plumes

C'est le traité de Turin, après la débâcle de Napoléon qui le premier en diminue la surface. Le 16 mars 1816. D'un coup de plume, la plus grande partie de son territoire va à la République de Genève. Les terres cultivées, mais pas les habitants qui retournent au royaume sarde de Savoie où ils pourront pratiquer leur religion catholique. Restent aussi esseulés, les hameaux voisins de "Mouillessulaz, Valard, Vernaz et Gaillard-la-Ville".
Par "Lettres patentes royales" de Savoie, signées à la plume d'oie le 7 avril de l'année suivante, elles sont unies en justes noces à Ambilly. La commune nouvelle de 900 âmes dont l'avis n'a pas été sollicité, prend alors le nom de "Ambilly-Gaillard".
Aussitôt la publication des bans de ces épousailles sans aucun consentement mutuel, le temps est à l'orage. La vie conjugale connaît plus de bas que de bonheurs. Il faut bien se rendre à l'évidence. La séparation plutôt que le divorce est inévitable.
De nouvelles "Lettres patentes" de la main même de "Charles Albert par la Grâce de Dieu, roi de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, duc de Savoie et de Gênes, prince de Piedmont" reconnaissent en date du 3 août 1843 "convenable dans l'intérêt public" de les séparer en deux communes distinctes. D'une part la commune de Gaillard. D'autre part, Ambilly, qui refuse farouchement un mariage de raison avec Annemasse, la grande voisine "continue de fonner une commune à lui seul". Ambilly retrouve son humble superficie de 112 hectares seulement en même temps que son autonomie.
C'est un modeste village de 200 habitants, sans clocher, puisqu'ils sont tout de même rattachés pour le spirituel à Saint-André d'Annemasse. Les activités économiques et commerciales sont des plus réduites.
Les Ambilliens, quelques propriétaires rentiers, exploitants agricoles sont essentiellement des journaliers et des "favetiers" qui vivent de la terre de leur maraîchage vendus sur les marchés alentour et sans frontière.
Et puis la Savoie devient française, impériale, puis républicaine. Et le "progrès" impose d'importants changements.

  • Une voie toute tracée

Aussitôt après la guerre de 1870, on ne note pas non plus de profondes transformations dans la vie économique du village qui continue la culture de ses légumes de part et d'autre du Foron. La population affiche même une fâcheuse tendance à la baisse. On dénombre 192 Ambilliens en 1872, 186 en 1876, 180 en 1881.
C'est alors qu'un mouvement, certes bien faible à ses débuts, annonce des transformations futures. En 1885, Ambilly atteint les 222 habitants.
Une augmentation est due essentiellement au chemin de fer qui fait son entrée à toute vapeur dans la région frontalière. Sur 64 chefs de familles, il y a 11 employés (près de 18 % donc) du Paris-Lyon-Marseille.
En effet, depuis 1879, le fameux P.L.M. organise le réseau ferré haut-savoyard. Annemasse inaugure sa gare et bientôt son dépôt. Des tracés vont modifier la géographie, mais sont une puissante impulsion économique.
"La construction des chemins de fer de la Haute-Savoie" confirme le conseil général dans sa première session de 1883 "Dont le point de concentration est Annemasse, a déterminé dans cette localité une activité commerciale considérable et qui ne fera que s'accroître par l'exécution d'autres lignes projetées".

  • Deux communes, un même clocher

1880 : le chemin de fer partage et "isole" un morceau du territoire communal d'Ambilly qui est compris entre la voie ferrée et le chemin des Pierres devenu depuis rue du Parc. Avant le tracé, Ambilly va jusque-là. Il y a déjà eu le "rattachement du quartier" de la gare à Annemasse qui "Est encore désireuse d'étendre son territoire en bordure de la voie ferrée par souci de cohérence". Mais bien plus encore dans la perspective d'accueillir l'usine Camps, spécialisée dans la charpente, la menuiserie et la parquetterie. Ouvrant la voie d'une véritable zone industrielle, cette entreprise promet l'embauche de 150 à 200 ouvriers.
Les deux communes Ambilly et Annemasse entretiennent les meilleures relations de voisinage. D'ailleurs, les petits Ambilliens vont encore pour quelques mois à l'école à Annemasse où certains suivent aussi le catéchisme. Car l'église Saint-André est paroisse d'Annemasse, d'Ambilly et d'Étrembières. Si Ambilly qui n'a pas non plus de zone industrielle, veut bien céder une part de son territoire intéressant, le maire d'Annemasse, Alexandre Perréard et son conseil municipal sont prêts à "Accorder des compensations substantielles". Ce conseil municipal, réuni en séance extraordinaire le 23 septembre 1884, explique "Considérant que le chemin dit des Pierres est appelé à recevoir plus tard des constructions et doit aussi figurer dans les plans d'alignement de la commune d'Annemasse, considérant qu'il est dans l'intérêt de la commune d'Annemasse de provoquer une rectification de frontière en s'imposant les sacrifices nécessaires pour arriver à une entente amiable entre les deux communes". La voie ferrée devenant la limite entre les deux.

  • Le champ "Lombard" contre les "Monthouses"

Les conseils municipaux des deux communes désignent des commissions pour régler "par une entente amiable" tous les points de cet "abandon" de terrains plats et sains par Ambilly à Annemasse. "La commune d'Ambilly cède à la commune d'Annemasse les parcelles qu'elle possède au sud et à l'est de la voie ferrée d'une contenance de quatre hectares, 9 ars, 46 centiares, section B de la mappe". Ce sont les lieux-dits "La Charoupière" "Sur la Ville" et "Le Champ Lombard.
En échange Annemasse cède une superficie de 16 hectares, 52 ars et 25 centiares. Un territoire "Délimité du nord par la route départementale n° 4 de Genève à Chamonix (route de Genève désormais) à l'ouest par le chemin de Gaillard (désormais chemin des Belosses) jusqu'au chemin du Chatelet au sud par une petite portion de la route départementale n° 14 de Moëllesulaz à La Roche et par une ligne presque droite à travers la plaine du Brouaz jusqu'aux saules". Ambilly fait ici acquisition des Monthouses et des Crêts. Le "don" territorial se délimite à l'est par "le chemin de l'Ambillien" (maintenant rue des Maraîchers). La réunion suivante du conseil municipal d'Annemasse en juillet 1885 émet bien sûr un avis favorable à l'enquête. "Considérant que la rectification de limites et l'échange de terrain lui sont très avantageuses".
La réalisation de cette voie est un événement considérable et prometteur qu'Annemasse a su percevoir. Les terrains bordant la voie ferrée étant d'un intérêt majeur pour de futures installations artisanales et industrielles. En y regardant bien, si on excepte le rebord de la terrasse, entre Belosses et Maraîchers, et le coteau, alors planté de hutins et de maigres vignes. "La partie basse de la plaine du Brouaz est marécageuse'" pour de nombreuses années encore. Mais c'est la seule possibilité pour Ambilly de voir modestement progresser son territoire.